Nelson, Knysna et le téléphone









Faut pas rigoler, mais bien sûr que si !
Il y a des sorcières partout, mais certaines sont bien plus impertinentes que d’autres, voir pertinentes, mais pour sûr amusées
Et incontrôlables, pourtant elles ne m’ont pas dévoré, malgré tous les avertissements effrayants qui ont jalonnés ma route jusqu’à elles, fières diseuses de bonnes ou mauvaises aventures à la sortie d’un shebeen
Il paraît que le 8 de trèfle est signe de bonheur.
Township de Kayelista, plaine du Cap, Afrique du sud 1999

Tout au bout du bout du bout du monde africain, le Cap Agulhas
Le Cap des Aiguilles, la véritable rencontre d’entre les deux grands océans, monstres d’histoires et d’aventures, l’Indien et l’Atlantique
La fureur et la paix
De l’intime et de l’universel


A la recherche des éléphants sur la piste de l’Umfolozi, il ne faut pas sortir de la voiture, jamais. Mais comment résister et comment ne pas s’approcher dans les fourrés pour lui tirer le portrait avec un vieux Polaroïd 195 à soufflet ? Un vrai portrait au 40mm.
Alors je l’ai fait, quitter la voiture et la piste, même de quelques mètres c’est très imprudent, et j’ai eu de la chance.
Après qu’il se soit laissé photographier paisiblement, je rembarque tout excité bien seul dans la savane avec mes deux négatifs tout frais dans la poche. Mais voila qu’à ce moment il décide de me donner une leçon. Sans me laisser le temps de faire demi-tour, il me rejoint sur la piste, se met face à la voiture, frappe le sol de ses pattes de devant, secoue les oreilles, baisse la trogne. Je comprends le message, pas le temps de faire demi-tour, je fonce en marche arrière, il se met en branle et me galope droit dessus; la voiture zigzague, je la contrôle à peine, le son aigu caractéristique de la marche arrière à pleine force, il se rapproche, je commence à me dire que cette fois-ci ma Bonne Fée m’a abandonnée, je m’imagine le pire, la tôle froissée, voiture renversée, et moi… et puis, il ralentit, satisfait sans doute d’avoir chassé ce petit gêneur qui a dérangé son déjeuner et subitement s’engouffre à droite, dans la savane.
Ai-je compris la leçon, me connaissant…? En tout cas il m’a offert un beau portrait. Merci Grand Solitaire.
De la nuit.

Cape Town 1998.
Il y a des prêtresses tireuses de cartes, gardiennes de shebeen.

1998. Cape Town, côté township. Khayelitsha.
Il y a des pères fiers, qui veulent la meilleure espérance pour leur double progéniture bien arrivée, et qui boivent un coup à leur bonne fortune au soleil couchant du Cap de Bonne Espérance. Il y a pire augure.
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1998.Cap de Bonne Espérance.
8 ans après la chute de l’apartheid, 5 ans après l’élection de Mandela, les écoles deviennent mixtes…. alors les sorties scolaires également.
1999. Dans le jardin botanique de Cape Town.
On parle souvent, et à raison, de cette surhumaine capacité au pardon dont Mandela a su faire preuve, et ainsi montrer la route pour éviter le bain de sang.
Pour ma part, il me semble qu’à chaque fois qu’on évoque cette qualité du grand homme, on oublie trop qu’il s’est nourri et appuyé sur des racines profondes de l’âme de son peuple, qui je l’ai ressenti dans des biens des occasions, peuple capable de pardon et d’une grande tendresse, et ce malgré la dureté et la grande violence de la vie là-bas pour le plus grand nombre.
Little Karoo.

1998. Barrydale.
De la tendresse, il y a.
Cape Town, côté township Cape Flats.

1998. Cape Flats YMCA.
Sur le gazon d’une avenue du quartier emmuré de Sandton, Johannesburg.

2000. Sandton.
Autant en emporte le temps… ou n’emporte que si peu de choses…

Port St Johns. 1999.
Sur le tracteur de la Démocratie, du côté de Queenstown, Eastern Cape.

South Africa 1998
Un petit berger, au détour d’un virage, sur les hauteurs du Transkeï, dorénavant Eastern Cape, pas si loin de Qunu, le village où Nelson Mandela a passé sa petite enfance et ou il reposera.
On était seul l’un comme l’autre, lui dans la forêt avec son chien et son troupeau, moi plutôt perdu sur cette piste très boueuse, pour basculer vers le Natal. On est reparti avec chacun notre photo.

Le petit berger. 1999. Transkeï.
Une autre rencontre, de celle qui intimide, sur une petite route, un peu perdu à nouveau mais cette fois à la recherche de l’Océan Indien, que j’espère en quittant les montagnes de l’Eastern Cape. Au passage d’un gué, je croise une écolière rentrant de l’école en flânant et son regard perçant, s’il en est.
Quand je rentrais de l’école, ce n’était pas mes pieds nus que je laissais traîner dans l’eau, mais mes petites voitures que je faisais courir sur les murs.
De l’école, de la solitude et de la nature. De l’immortalité de la rencontre photographique.
Nous sommes repartis chacun avec notre photo.

La fille du gué. 1999. Cap-Oriental, à l’approche de Ports Saint-John
Un autre genre de lutteur.

1999. Nkangala liquor, Kwazulu Natal
J’ai eu mes années Afrique du Sud, la Nation de Nelson, People of South Africa, pour moi ce furent les années du tournant du siècle. De 1997 à 2000, 1997 ou invité à présenter une exposition à Cape Town, je me suis retrouvé en amour et en colère pour ce pays et ses peuples, et à y revenir à de nombreuses reprises, pour raconter en portraits partagés, Polaroïd disparus de nos jours, les visages de de la Nation Arc en Ciel.
Au cours d’un de mes séjours, d’étapes en étapes, lisant l’autobiographie de Nelson Mandela « Un long chemin vers la liberté », le récit de ses années de jeunesse me servait alors de fil rouge pour dessiner mes trajets, dans les collines du Transkeï.

Alors sur ma route, une étape obligée : le village ou il a grandi au côté de sa mère.
D’autant plus que sur la carte, je vois que la route principale sur laquelle je me trouve, traverse Qunu. Mais je ne m’attendais pas à ce que le mot «traverser» soit à ce point littéralement adapté. De collines en collines, les petits villages de huttes rondes en torchis aux toits de chaumes ou de maisons rectangulaires sans étages, qu’on appelle ici des «boites d’allumettes» quand elles se regroupent, se succèdent sans vraies séparations ni contours.
Et tout à coup, au bord de la grande route, juste après un virage, sur la droite une maison bien plus grande que les autres, mais surtout récente, et isolée de son côté de la chaussée.
C’est ici.
Seule l’apparition soudaine, au détour d’une petite côte, de cette bâtisse différente fait comprendre qu’on est arrivé.


De l’autre côté de l’asphalte, le village en contrebas. Sans dessin particulier, des habitations éparpillées; ici pas de rues c’est la campagne, sans arbres, beaucoup de bâtiments inachevés, des enfants qui jouent en bandes, quelques adultes assis à l’ombre du petit bâtiment abritant les boîtes postales, en face de la grande maison, de l’autre côté de l’asphalte.
Bien sûr je questionne, bien sûr on me parle du grand homme, de sa maison qu’il a fait construire il y a peu, après sa libération.
On me dit qu’il n’est pas là en ce moment. Qu’il a aussi d’autres résidences, à Cape Town ou Pretoria.

Les enfants m’accompagnent dans le village. Rien,ne le distingue de tous les autres. Rien, si ce n’est un petit cimetière familial, avec le patronyme Mandela, ou repose déjà 3 des enfants de Madiba, cimetière qui deviendra quelques années plus tard, l’enjeu d’un scandale familial. J’ai photographié ces stèles mal entretenues et tordues par le temps, mais sans doute par pudeur, n’ai jamais voulu les utiliser.
Et puis il y a cette grande maison. Séparée du village par la chaussée, mais si proche de cette route, ou déboulent les grands camions, rétrogradants, les moteurs hurlants, pour attaquer la petite côte.
Je reste là un bon moment. Et si j’avais été invité à rencontrer Madiba ! A traverser la route ! Rencontrer Madiba et faire son portrait à lui aussi ! J’ai ça dans un coin de la tête, et plus que ça bien sûr. Mais bon ! On parle et échange avec quelques habitants qui restent là eux aussi, juste de l’autre côté de la route, assis sur les glissières, à tuer le temps, attendre le bus, ou deviser avec l’étranger à l’étrange appareil photographique. Et voila qu’on me montre une femme qui sort de la grande maison, en face. On me dit que c’est la soeur de Mandela, qu’elle s’occupe de la maison, de son petit frère ! Je vois traverser une dame, portant un baluchon sur la tête, à l’africaine.
On se présente. Oui, c’est bien la soeur de Madiba. Nous nous saluons.
Elle me laisse la portraiturer. Je lui offre le Polaroïd comme à mon habitude. Et derrière nous les gros camions continuent de passer en faisant tout trembler.

Qunu, le village de Mandela
C’était ma journée chez Nelson.
Sur que jamais je n’aurais imaginé pareille maison de Président, du côté de chez moi ! Au bord de la route, juste de l’autre côté du village, sans murailles et sans l’ombre d’un garde du corps. Sans affectation aucune.
C’est chez lui.
Un jour de juin 1996, sur une piste orange du Bénin, la ferrite couleur de toutes les pistes africaines, la ligne orange chaotique sabrant le vert intense de la végétation, passant devant une école ou je vois les enfants sagement alignés dans la cour de récréation, je demande soudain à la voiture ou je me trouvais de s’arrêter.
Je me retrouve devant le professeur principal, dans son petit bureau poussiéreux, au milieu de la brousse, et je ne saurais expliquer ni l’audace ni le toupet qui me permette de m’arrêter ainsi, et parfait inconnu bardé de ses appareils, de demander à pouvoir photographier les classes.
Je préfère ne pas m’imaginer la réaction d’un proviseur français à cette même demande que lui ferait un photographe africain en vadrouille….
Quoi qu’il en soit, il accepte gentiment de me laisser rentrer dans les classes, et les instituteurs m’accueillent gentiment, et fièrement.

A cette période, j’utilisais fréquemment le Polaroid, maintenant disparu, comme image définitive.
Ce qui me permettait de laisser la photo en remerciement. Et aussi de photographier avec un appareil modeste.
Je ne sais lequel d’entre nous était le plus ému. Ces enfants interloqués par cette visite impromptue, ou moi, de ces regards d’icônes.
Cette photo, si émouvante, je l’ai donc laissé dans la classe. Et elle est rentrée dans mon histoire.